
Les forçats du clavier ne le savent que trop bien : les petits accidents du tapuscrit ont le génie de se manifester aux pires endroits. Mention spéciale à la dernière ligne du dernier paragraphe d’un chapitre, que la mise en page automatisée repoussera ironiquement au début d’une page immaculée. La loi de l’emmerdement maximum fait qu’à l’heure fatidique du tirage imprimante, après avoir pourtant pesé et soupesé chaque virgule de votre récit, vous apercevrez par kyrielles ces lignes hagardes.
Comme toujours dans la haute société typographique, personne n’est d’accord avec son voisin quant à l’appellation du phénomène. Les expressions ligne veuve et ligne orpheline (ou plus simplement : veuve et orpheline) sont employées métaphoriquement pour désigner des lignes isolées, désolidarisées de leur paragraphe sous l’effet d’un changement de page ou de colonne. Il peut donc s’agir, soit de la première, soit de la dernière ligne du paragraphe. Le problème, c’est que la sombre métaphore n’est pas vue sous le même angle selon les chapelles : certains consolent des veuves là où d’autres recueillent des orphelines, et vice versa.
Le débat a notamment fait rage en 1999 et surtout en 2003 sur la fameuse Liste Typographie administrée par Thierry Bouche sur le serveur de l’Irisa. Jacques André y observe que les termes veuve et orpheline — non attestés dans L’Argot des typographes (Boutmy, 1883) et apparemment inemployés à l’ère linotypique — provoquent les mêmes polémiques dans leur forme anglaise (widow et orphan) chez nos confrères anglo-saxons.
Cependant, tandis que les dictionnaires généralistes français gardent sur cette affaire un silence déserteur, les référents de langue anglaise constatent volontiers le sens figuré de widow en typographie, avec une nette préférence pour la définition suivante, trouvée dans le Merriam-Webster Online : widow [...] 3 : a single usually short last line (as of a paragraph) separated from its related text and appearing at the top of a printed page or column.
La veuve serait donc, en typo anglo-saxonne, la dernière ligne du paragraphe équarri. Jean Fontaine relève la même acception dans la banque terminologique du gouvernement du Canada (Termium), assortie d’une correspondance francophone :
[EN] widow line (CORRECT) — widow (CORRECT).
DEF. A single word or short line of type isolated at the top or bottom of a column or page. To be avoided where possible.[FR] ligne creuse (CORRECT, FEM) — ligne boiteuse (CORRECT, FEM) — ligne à voleur (CORRECT, FEM, CANADA) — ligne veuve (À ÉVITER, ANGLICISME).
DEF. Ligne de fin d’alinéa, ne contenant que quelques mots et qui, lorsqu’elle tombe en début de page, nécessite un remaniement.
L’orpheline, ou parfois l’orphelin (notamment s’il s’agit d’un mot seul), s’interprète alors a contrario : première ligne de paragraphe tombant en bas de page ou de colonne.
Dans la 3e édition du Ramat de la typographie (1997), Aurel Ramat se range à cette conception mais en bornant l’amplitude du phénomène à l’échelle du mot : Une veuve est un mot entier ou coupé qui se trouve seul sur une ligne au sommet d’une colonne ou d’une page, ce qui est inacceptable. Un orphelin est un mot entier ou coupé qui se trouve seul sur une ligne au bas d’une colonne ou d’une page, ce qui est également inacceptable.
Et comme le Ramat fait autorité pour certains, on pourrait facilement céder à la pression, à commencer par Thierry Bouche, qui défend bec et ongles cette herméneutique :
La veuve a un passé mais pas d’avenir, l’orpheline a un avenir mais pas de passé. Dit autrement, voir le flot de texte comme « la vie » et la ligne blanche qui sépare les paragraphes comme « la mort ». L’orpheline est précédée par la mort, la veuve est suivie par elle. Bref, l’orpheline est en bas de page, la veuve toute seule en haut.
Toute autre interprétation serait immédiatement refusée sous les hauts cris de « ouh, veuvedubassistes ! »
Mais les veuvedubassistes (tenants de l’hypothèse inverse : veuves en bas, orphelines en haut) n’ont pas dit leur dernier mot. Parmi cent autres sources plus ou moins homologuées, le Dictionnaire de l’édition établi par l’équipe Hubert de Phalèse prend la veuve thierrybouchiste pour une orpheline : Orpheline. — Mot seul ou ligne qui mesure moins du tiers de sa justification, apparaissant en haut d’une page ou d’une colonne. Cette configuration inesthétique, perturbant la lecture, est proscrite. L’orphelin[e] doit rejoindre les lignes précédentes par une coupe ou une modification du texte.
Il semble que les dissidents veuvedubassistes soient en recrudescence dans le rang des PAOistes, et l’explication m’en paraît assez naturelle : les metteurs en page contemporains perçoivent le flux textuel avec l’empirisme de l’outil informatique. Le texte est coulé dans la maquette selon un flux linéaire, indiciel. Ainsi, la première ligne d’un paragraphe est vue comme « parente » des lignes suivantes, et la dernière ligne en constitue en quelque sorte l’ultime descendante.


On comprend alors que le titre de veuve soit réservé à une première ligne isolée, et celui d’orpheline à une dernière ligne isolée, et cette logique me paraît aussi probante que celle développée par Thierry Bouche.
Bref, le débat veuve / orpheline n’est pas prêt de se dénouer, puisqu’il n’existe pas d’autorité arbitrale en matière de sabir typographique. L’essentiel, de toute façon, est de savoir combattre l’une et l’autre de ces calamités... du moins lorsque l’on se préoccupe de l’esthétique de la page (ce qui, rappelons-le, n’est pas l’impératif premier dans un tapuscrit).
Revenons au concret ! Que va faire le débutant face à l’assaut des veuves et/ou des orphelines ? Vous connaissez l’histoire : il va nous bricoler de petits retours-chariot artisanaux en cours de saisie, au jugé, pour décaler ou recaler les wagons abandonnés. Malheureux bricolage ! Car il a suffi que notre claviste supprime un adverbe de dix syllabes trois pages plus haut ou déménage au chapitre IV la scène torride du chapitre II, pour que tous ces charcutages dactylographiques se métamorphosent en trous béants au milieu de feuillets jusqu’alors bien conformés.
On pourrait aussi, plutôt que de saupoudrer ces retours-chariot hasardeux, « forcer » des sauts de page aux endroits stratégiques (Ctrl Enter, avec la plupart des traitements de texte). Mais ce n’est là encore qu’une solution à très court terme. Les bidouilles sporadiques ne résistent pas aux grandes vagues de réfection du texte. La meilleure approche est de fixer dès le départ la politique de gestion des paragraphes.
Si l’on s’attarde à y réfléchir, cette politique intègre des options subtiles, bien au-delà de la conjuration des veuves et des orphelines :
— en plus que de proscrire des lignes isolées, on peut souhaiter proscrire aussi les doubles lignes isolées, voire n’importe quelle coupure de paragraphe, en particulier si le texte est séquencé d’alinéas courts dont l’unité spatiale joue un rôle crucial (florilèges d’aphorismes, poèmes...) ;
— un paragraphe d’une seule ligne (et tout spécialement les titres et intertitres) peut être considéré comme veuf (ou orphelin) s’il est séparé du paragraphe suivant, qu’il est censé introduire ;
— réciproquement, certains types de paragraphes devraient rester solidement arrimés avec les dernières lignes du paragraphe précédent : signature de l’auteur, cul-de-lampe typographique, etc. ;
— enfin, d’autres types de paragraphes nécessitent, quel que soit leur volume ou le contexte, de démarrer en début de page ou de colonne (titre, tête de chapitre)(1).
(1) Dans ce dernier cas, on produit habituellement un saut de page ou de colonne forcé, mais cela présente l’inconvénient de faire peser la cohérence du système sur la saisie manuelle, alors que le comportement désiré pourrait généralement être programmé dans la feuille de style du paragraphe lui-même. Sous Word, par exemple, Format › Paragraphe › Enchaînement, cocher « Saut de page avant ».Les paragraphes ne sont après tout que des groupes de lignes. Leur « comportement » est facile à contrôler via les feuilles de styles. Ainsi vous appartient-il d’abolir une bonne fois pour toutes les phénomènes indésirables, en allant fouiner dans votre logiciel du côté des options intitulées Veuves et orphelines, Lignes solidaires, Paragraphes solidaires (dans Word, onglet Enchaînement), Joindre les lignes et Lier au ¶ suivant (XPress) ou bien, sous InDesign, le panneau « Options d’enchaînement » comportant les rubriques Paragraphes solidaires, Lignes solidaires et Début de paragraphe.
Rappelons à toutes fins utiles que, par opposition aux propriétés de caractères, les propriétés « paragraphiques » sont réglables localement, quel que soit le logiciel utilisé, en plaçant le curseur-texte n’importe où dans le paragraphe sans qu’il soit nécessaire de sélectionner ce dernier.On constate que, comme de juste, les logiciels de PAO offrent des options plus fines que les traitements de texte, et qu’entre XPress et InDesign c’est une fois encore InDesign qui va le plus loin :


Les blocs d’options Lignes solidaires ou Joindre les lignes sont équivalents. Ils permettent de neutraliser ce que nous avons appelé les veuves et les orphelines stricto sensu (1 ligne isolée), mais plus généralement d’imposer n lignes solidaires en début et/ou en fin de paragraphe, voire toutes les lignes solidaires.
NB. — On entend par solidarité le fait de ne pas être séparé par un saut de page OU de colonne. Dans la suite de cet article, tout ce qui est dit à propos des sauts de pages s’applique également aux sauts de colonne.La correction effectuée est facile à percevoir : sitôt que la mise en page risque de faire apparaître un paragraphe violant vos spécifications (trop peu de lignes résiduelles avant ou après le changement de page), le logiciel provoque un saut automatique qui fait gicler en page suivante le nombre de lignes nécessaires au respect de la contrainte. Cela peut se traduire par un report complet du paragraphe en page suivante, mais aussi par une coupure plus judicieuse si la contrainte peut être satisfaite à moindre coût (v. fig. 5) :

Notez que sous Word (toutes versions), l’option « éviter veuves et orphelines » n’est pas paramétrée. Le logiciel ne permet donc pas de contrôler le nombre minimum de lignes solidaires. La rubrique « lignes solidaires » offre seulement la solution radicale : souder irrémédiablement toutes les lignes du paragraphe. Cette option (qui emporte la précédente) peut provoquer des déplacements de masse dans la mise en page !
Signalons aussi, pour être complet sur cette question, qu’un paragraphe à lignes totalement solidaires est physiquement limité par le nombre de lignes que votre page peut tolérer. Dans une page conçue pour recevoir 40 lignes au maximum, solidariser 41 lignes est évidemment impossible. Dans ce cas extrême, le paragraphe à rallonge restera en l’état.L’approche des liaisons entre paragraphes est très différente selon qu’on travaille sous XPress ou InDesign. Xpress propose la jointure de paragraphes via la case à cocher intitulée « Lier au paragraphe suivant ». Si vous concevez un style de titre, par exemple, il est bon de cocher cette option pour solidariser le titre avec le paragraphe à suivre.
Plus casse-tête mais plus puissant, InDesign permet de fixer le nombre de lignes du paragraphe suivant (5 au maximum) que le paragraphe courant doit conserver sous sa tutelle (rubrique « Paragraphes solidaires »). Par exemple, si vous demandez que le paragraphe P1 soit solidaire de 2 lignes du paragraphe suivant (P2), un saut sera éventuellement aménagé pour que la fin de P1 reste attaché aux deux premières lignes de P2. Mais alors, à quel endroit ce saut va-t-il briser P1 ? Eh bien, là où les paramètres de P1 l’autoriseront, c’est-à-dire en fonction du nombre de lignes solidaires de fin !
Par conséquent, pour solidariser complètement deux paragraphes (les faire tenir sur la même page), il suffit de déclarer dans chacun toutes les lignes solidaires et de lier le premier avec 1 ligne du second. Une fois que l’on a compris le principe, c’est un jeu d’enfant.
Pour terminer, InDesign offre une fonctionnalité avancée permettant de déclarer l’emplacement obligatoire d’un début de paragraphe. Cela ouvre la possibilité de gouverner en terme de style des options que l’on traitait jusqu’à présent de façon manuelle. Typiquement, un style de paragraphe dédié au titrage des sous-rubriques d’un chapitre peut spécifier qu’il débutera systématiquement en tête d’une nouvelle colonne. Les choix proposés par InDesign dans la liste « Début de paragraphe » sont les suivants : N’importe où, Colonne suivante, Bloc suivant, Page suivante, Page impaire suivante, Page paire suivante.
Cette option pourrait sembler outrageusement sophistiquée au metteur en page, qui a l’habitude de placer lui-même, à la mano, les éléments structurels de plus haut niveau. Mais n’oublions pas qu’InDesign est aussi un redoutable assistant de mise en page automatisée pour les flux XML, ce qui confère une pertinence insoupçonnée à ces étranges « Options d’enchaînement ».
Le sujet abordé ici a fait l’objet d’un traitement superficiel dans Ecrire&Editer n° 38 et 39 (mai et juillet 2002). Refonte complète en juin 2006. Infographies réalisées par A. Cutter.