Signe orthographique, style typographique

Tout à fait arbitrairement (puisqu’aucune théorie ne légifère), nous dirons ici que les majuscules et les minuscules sont deux ensembles de signes orthographiques se répondant deux à deux, qui reflètent les lettres de l’alphabet. Notre langue est joliment qualifiée de bicamérale en ce qu’elle connaît cette correspondance biunivoque entre minuscules et majuscules. On apprend à l’école que les phrases « commencent par une majuscule », que les noms propres « prennent la majuscule ». Cela signifie qu’écrire victor hugo nous vaudrait deux fautes. Pas typographiques, orthographiques. Mais si nous écrivons VICTOR HUGO, combien de fautes comptabiliser ? Zéro, deux, huit, dix ?

Figure 1 - Les majuscules calligraphiques de Palace Script

Ici, tout à fait arbitrairement, nous dirons que la capitale est l’effet d’une stylisation. On met des mots « en capitales » pour des raisons typographiques ou esthétiques, pas orthographiques, de telle sorte que VICTOR HUGO apparaît comme une certaine mise en forme du Victor Hugo réglementaire. Comme vous l’apercevez, les minuscules « mises en capitales » ressemblent à des majuscules ! Il faut donc s’en méfier comme de la soutane, car dans le même temps, une majuscule habillée en capitale (le V et le H) reste égale à elle-même : c’est exactement dans cet état qu’elle est sortie de l’usine et qu’elle arrive dans la casse du typographe.

De là l’ambiguïté d’un titre comme L’ÂGE DE PIERRE. Y a-t-il anguille sous roche ? La capitale pourrait en effet « couvrir » une majuscule ! Si vous en doutez, considérez L’ÂGE DE PAUL.

Le clavier diabolique

Le style « capitales » (en fait : « grandes capitales ») est pervers. Vous frappez un titre de chapitre en minuscules (les caractères saisis sont bel et bien des minuscules, vous n’avez pas appuyé sur la touche Maj), puis vous le composez en capitales. Résultat, votre titre vient en « haut-de-casse » : UN POÈTE CAPITAL. Mais les caractères sous-jacents sont encore des minuscules (ou « bas-de-casse »). Vous confiez alors le document à un maquettiste un peu balbutiant, qui trouve que Un poète majuscule serait plus seyant. Mais, balbutiant qu’il est, il se figure que vous avez saisi des majuscules là où il n’y a en réalité que des minuscules en capitales. Du danger de croire ce que l’on voit ! Il cherchera vainement à remplacer, à la main, le titre récalcitrant, avant de sombrer dans une profonde remise en cause de son rapport de confiance avec le clavier informatique.

Figure 2 - Majuscules, minuscules et capitales

Insistons bien sur le fait que la dénomination de majuscule pour le signe orthographique et de capitale pour le style typographique n’a rien d’universel bien qu’elle soit généralement recommandée par les savants. Étymologiquement, la convention inverse serait même plus logique, puisque capitalis désigne la tête chez les Latins (d’où caractère de tête, lettre initiale) alors que major signifie « grand / plus grand » (d’où caractère dont le dessin est agrandi).

De surcroît, les logiciels francisés sont presque unanimes à consacrer l’option étymologique, ou du moins à entretenir la confusion. Ainsi, ce que nous appelons ici la mise en « capitales » (style) est obtenue sous Word par format › caractères › majuscules (resp. petites majuscules).

Rappelons que parallèlement, Word permet le changement de casse minuscules › majuscules (c’est-à-dire la conversion réelle des caractères sous-jacents) par le raccourci Maj F3.

Chez Adobe, la Creative Suite défie l’entendement. Tandis que InDesign libelle « correctement » les styles capitales et petites capitales dans la palette « Caractères » (et réserve les termes minuscules et majuscules aux fonctions « modifier la casse »), Photoshop intitule ces mêmes styles majuscules et petites majuscules. Pour couronner le tout, Illustrator utilise majuscules pour les grandes caps mais petites capitales pour les petites !!

Figure 3 - Hésitations terminologiques chez Adobe

En pratique, dans votre tapuscrit de travail, le style « grandes capitales » est presque toujours superflu, sauf dans un scénario ou une pièce de théâtre où il apparaît plus judicieux de capitaliser le nom des personnages via un style que d’opérer une saisie en majuscules. Le style « petites capitales » est moins dangereux mais tout aussi facultatif, sauf pour l’indication des siècles et des parties d’un ouvrage, en petits chiffres romains (xvie siècle, tome iv, etc.) si vous voulez vraiment en mettre plein la vue à l’éditeur que vous courtisez. Dans le fil du texte, les petites caps se fondent mieux que les grandes car elles ne défoncent pas l’œil des minuscules ; et les lignes s’en trouvent plus fluides.

Les « small caps » en PAO

Le style « petites capitales » (small caps in English) a pour effet d’afficher les minuscules en capitales de taille réduite (de 65 à 85% du corps selon les logiciels) tandis qu’il laisse les majuscules inchangées.

Sauf heureuse exception, les polices de caractères n’offrent au metteur en page qu’un seul jeu de capitales (identifiées aux majuscules). Les petites capitales sont donc fabriquées à la volée par le logiciel de PAO, qui dessine les minuscules en récupérant le glyphe de leur homologue haut-de-casse et en réduisant sa taille. InDesign permet (Édition › Préférences › Texte) d’affecter un coefficient global (pourcentage) à cette réduction homothétique.

Néanmoins, les polices OpenType élaborées mettent fin à cette cuisine : elles prévoient un dessin spécifique pour les petites capitales dans leur jeu étendu de caractères (v. fig. 4), dessin qui n’est pas nécessairement une réduction de celui des capitales.

Figure 4 - Les glyphes small-caps de la police Caslon

L’intérêt d’employer des glyphes dédiés pour les small caps est flagrant : la qualité typographique est supérieure car le graissage des caractères reste homogène et tel que l’a conçu le créateur de la fonte. Enfin, le résultat ne dépend pas de la mise à l’échelle improbable qu’opère le logiciel sur les polices à alphabet limité.

À titre d’illustration, vous observerez que le coefficient de réduction défini par l’utilisateur dans les Préférences d’InDesign est alors sans incidence sur les petites capitales « réelles ». La figure 5 montre bien ce phénomène testé avec un coefficient exagérément bas (50 %) : lorsque les petites caps sont appliquées à un texte composé en Times New Roman standard (police non étendue), la réduction de 50 % saute aux yeux (avec un dégraissage très inesthétique). Le même style appliqué à la police Adobe Caslon Pro (OpenType riche) est totalement insensible au facteur de réduction (le résultat serait identique à 70 ou 90 %).

Figure 5 - Le vrai et le faux small-caps (InDesign)

[Additif] Les « small caps » sur le Web

Sur le Web, on obtient généralement l’effet Petites Capitales en trichant sur la taille des majuscules. Certes, la norme CSS prévoit une propriété baptisée font-variant qui, avec la valeur small-caps, permet de styliser une fonte en petites capitales. Malheureusement, cette propriété n’est pas toujours disponible ou correctement traitée par le navigateur.

À cet égard, les normalisateurs CSS précisent ceci :

font-variant : small-caps spécifie une police étiquetée comme étant en petites capitales. S’il n’y a pas une telle police, les agents utilisateurs [navigateurs et assimilés, ndlr] devraient en effectuer la simulation, par exemple en sélectionnant une police normale et y remplaçant les lettres minuscules par des majuscules mises à l’échelle. En dernier ressort, les lettres majuscules inchangées d’une police normale peuvent se substituer aux glyphes en petites capitales, ainsi le texte apparaîtrait entièrement en majuscule.

(Recommandations CSS2 du W3C en version française, trad. J. J. SOLARI, Yoyo Design)

On voit bien ici toutes les difficultés dont hérite une technologie typographique qui ne sépare pas ou mal la notion de caractère minuscule / majuscule et celle de stylisation en capitales. Pour se tirer d’embarras, la norme CSS préconise une substitution « en amont » des caractères envoyés au navigateur lorsque la fonte ne prévoit pas de petites capitales, lacune quasi systématique en typographie Internet. Mais dans ce cas, la distinction des petites capitales minuscules et majuscules est impossible... ou très retorse !

Comment faire en effet pour que le texte Victor Hugo apparaisse bien sous la forme Victor Hugo sous l’effet d’une stylisation CSS, et non pas sous la forme VICTOR HUGO qui sera presque toujours générée par les agents utilisateurs ? Espérons que les prochaines moutures de la norme prendront ce problème à bras-le-corps.

Indiquons au passage que CSS dispose, indépendamment de font-variant, d’une propriété textuelle nommée text-transform beaucoup mieux intégrée par les logiciels actuels. Elle spécifie divers modes de susbtitution minuscule / majuscule (en utilisant la terminologie anglaise). Les valeurs possibles de text-transform sont :
uppercase : convertir toutes les lettres en majuscules ;
lowercase : convertir toutes les lettres en minuscules ;
capitalize [sic !] : convertir la première lettre des mots en majuscule.
Cet article a fait l’objet d’une première parution allégée dans Ecrire&Editer n°44-45 (juin-sept. 2003). Mise à jour et refonte le 3 sept. 2005, infographies A. Cutter.
Voir aussi l’excellent article de Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Capitale_et_majuscule

BlogNot! est une émission produite par Marc Autret depuis 2004, à consommer de préférence en cuves acclimatées aux spécifications XHTML et CSS.
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