







Côté dialogue, l’auteur débutant se trouve vite confronté à deux questions : 1) comment ne pas aligner des « dit-il » ou « s’écria-t-elle » à perte de vue ? 2) comment signaler clairement les séquences dialoguées et ne pas égarer le lecteur entre les divers locuteurs ?
Si le premier problème est une pure affaire de style et d’invention, le second a des réponses simples qu’il est bon de connaître et d’appliquer lors de la mise en forme de votre tapuscrit. Quant aux réponses moins simples, l’artisan du texte ne perdra rien à les examiner elles aussi...
Premier point : un changement de locuteur implique en général un alinéa (retour à la ligne et décrochage à droite). Ceci vaut évidemment aussi pour le premier locuteur. Plus rarement, lorsque l’auteur souhaite concentrer le dialogue (ou le typographe gagner de la ligne), l’alinéa inter-locuteurs peut s’effacer : on mise alors sur la capacité du lecteur à reconnaître le marquage dialogué à l’intérieur d’un même paragraphe(1).
(1) L’exercice est spécialement périlleux lorsque le marquage en question réside exclusivement dans le tiret, qui peut avoir d’autres fonctions. En composition contemporaine, le marquage d’un dialogue peut même devenir optiquement inexistant. L’auteur fait parler ses personnages dans son propre espace typographique, sans rupture visible, son style seul suffit à marquer les changements de voix !Ceci étant posé, deux écoles s’affrontent quant à la composition régulière d’un dialogue. Les éditeurs dix-neuviémistes tiennent à ce qu’une séquence dialoguée soit balisée entre des guillemets ouvrant («) et fermant (»), chaque répartie étant amorcée par un tiret long (—), de préférence cadratin, suivi d’une espace insécable.
Ceci est une phrase du narrateur.
« Ceci est une intervention du locuteur A, avec d’éventuelles incises du narrateur, tandis que A poursuit.
— Ceci fait intervenir B, qui conclut. »
Le narrateur reprend son récit. Puis le dialogue redémarre.
« Une intervention du locuteur B.
— Réplique de A...
— Reprise de B, qui conclut. »
L’école moderne simplifie ce protocole en éliminant les guillemets d’ouverture et de fermeture, considérant que le décrochage du tiret (—) suffit amplement à faire comprendre au lecteur que quelqu’un prend ou reprend la parole. Cette présentation (qu’on trouve par exemple dans la collection « 10/18 ») est plus populaire parce qu’elle privilégie un mélange intensif du texte narratif et du texte dialogué :
Ceci est une phrase du narrateur.
— Ceci est une intervention du locuteur A, avec d’éventuelles incises du narrateur, tandis que A poursuit.
Le narrateur peut reprendre ici, avec éventuellement...
— Une intervention du locuteur B.
— Réplique de A, etc.
Une fois adopté, entre les deux modèles de référence, votre gabarit de dialogue, il va falloir vous y tenir en toutes circonstances. Et, comme d’habitude, vous n’échapperez pas à de méchants dilemmes. Le plus impitoyable survient lorsqu’une tirade, s’étirant plus ou moins en monologue, nécessite un ou plusieurs alinéa(s) intérieur(s). En clair, le locuteur « va à la ligne » dans son propre discours sans céder la parole. Comment traiter de tels alinéas sans confondre le lecteur, qui s’attend en pareil contexte à une rupture dialogique (changement de locuteur ou reprise de la narration) ?
Dans le système dialogué enclos par des guillemets, l’alinéa intérieur est troublant mais d’une gravité relative. Très jésuitiquement, certains auteurs estiment ici que le lecteur doit tenir le dialogue sans sourciller tant qu’il n’a pas vu le guillemet fermant. La vérité, c’est que le lecteur sourcille, instinctivement, quand il passe à la ligne :
« Ceci est le début d’un dialogue formaté à l’ancienne, bla bla bla.
— Ceci introduit la réponse de l’interlocuteur, laquelle réponse se transforme en monologue interminable dont je vous épargne les développements [...] tant et si bien qu’il va maintenant me falloir reprendre mon souffle et passer à la ligne.
Ceci continue le monologue, après alinéa, mais je me demande si le lecteur est resté suffisamment vigilant pour le comprendre ainsi et attendre patiemment le guillemet fermant que voici... »
S’alignant sur le Mémento typographique de Charles Gouriou et sur le Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale, le typographe Aurel Ramat préconise alors l’usage d’un guillemet ouvrant (dit de continuité) pour marquer la poursuite du segment dialogué. Essayons :
« Ceci est le début d’un dialogue formaté à l’ancienne, bla bla bla.
— Ceci introduit la réponse de l’interlocuteur, laquelle réponse se transforme en monologue interminable dont je vous épargne les développements [...] tant et si bien qu’il va maintenant me falloir reprendre mon souffle et passer à la ligne.
« Ceci continue le monologue, après alinéa, ce que l’on signale par un guillemet ouvrant, mais cette solution ne va pas sans créer quelque confusion, ne serait-elle que momentanée, dans l’esprit du lecteur... »
La marque de continuité a cependant été introduite, historiquement, sous la forme d’un guillemet fermant, comme l’ont rappelé Didier Pemerle et Jacques André dans un récent fil de discussion de la Liste Typo (invoquant le Nouveau Manuel complet de typographie d’A. Frey, 1857). Illustration :
« Ceci est le début d’un dialogue formaté à l’ancienne, bla bla bla.
— Ceci introduit la réponse de l’interlocuteur, laquelle réponse se transforme en monologue interminable dont je vous épargne les développements [...] tant et si bien qu’il va maintenant me falloir reprendre mon souffle et passer à la ligne.
» Ceci continue le monologue, après alinéa, ce que l’on peut aussi signaler par un guillemet fermant, solution moins ambiguë que la précédente mais facilement considérée comme désuète... »
Malgré le vague anachronisme qu’elle dégage, cette mise en forme présente un atout solide : elle n’induit aucune interprétation parasite... sinon celle d’une grossière erreur de composition. Son principal inconvénient est d’être tenue pour fautive par l’Imprimerie nationale.
Incidemment, le guillemet de continuité — ouvrant ou fermant, à vous de choisir votre camp ! — s’emploie dans les citations de second rang, phénomène qui peut aussi bien s’inscrire dans le contexte d’un dialogue lorsque le locuteur procède à une citation entre guillemets. Dans ce cas, à distinguer de celui de l’alinéa intérieur, on devrait placer le guillemet de continuité au début de chaque ligne, ce qui incommode douloureusement les PAOistes et davantage encore les web-typographes, car on ne sait pas a priori où démarrera chaque ligne lors du rendu à l’écran !

Entre parenthèses, je serai heureuse de connaître la technique permettant d’implémenter en CSS le guillemet de continuité pour les citations de second rang !
NB. — La dissidence a porté un coup fatal à la tradition des guillemets de continuité en appliquant aux segments de second degré les guillemets anglais (cf. « Œuvrez les guillemets »).
Qu’en est-il à présent de la mise en forme moderne (sans guillemets), lorsque la répartie d’un locuteur exige un alinéa intérieur ? J’avoue qu’aucune lumière homogène n’est venue éclairer ce recoin de l’échiquier. Il est certain en tout cas que la question fait débat. D’aucuns recommandent, dans cette situation très spécifique, la restauration d’un guillemet de continuité ! Belle revanche des conservateurs à l’ère du dialogue syncopé :
— Moi j’aime pas les dialogues du dix-neuvième siècle !
— Tu m’étonnes, Gastone ! Fuck les guillemets !
Gastone s’aligne une barre de douze et prend sa respiration :
— Primo, tu vois, on s’en tape de savoir quand ça commence et quand ça finit. La littérature elle vient des tripes, et les tripes c’est du jet continu.
» Deuzio... Et puis merde j’ai pas forcément de deuzio !
En même temps, on voit bien que l’alinéa inside the dialog est un cas d’école en littérature de gare...
Le modèle simplifié exposé ci-dessus est idéal pour un tapuscrit et les éditeurs y sont bien accoutumés. Si l’auteur ne dispose pas du tiret long (qui s’obtient sur PC par les touches ALT + 0151), on lui autorise un usage excentrique du trait d’union (-). Les éditeurs recommandent parfois le double trait d’union (--) afin d’automatiser la composition en aval par des remplacements systématiques.
Le formalisme de la composition du tiret est étudié dans Métaphysique du tiret.Reste le douloureux problème de faire cohabiter la ponctuation du dialogue proprement dit avec celle des incises du narrateur (« dit-il », etc.). En règle générale, ces incises sont simplement entre virgules et il n’y a pas d’ambiguïté pour le lecteur :
— Je parle, fit mollement A, mais je n’en pense pas moins.
Mais, la virgule d’incise survit-elle si les locuteurs s’exclament ou s’interrogent ? Où mettre les points finaux ? Et si l’incise exige plusieurs phrases ? Et si le narrateur s’exclame tandis que les locuteurs s’interrogent !?
Bien qu’il soit combattu par quelques rebelles, le principe édicté par le code en usage à l’Imprimerie nationale est fort simple : dans un dialogue, la virgule d’incise est supplantée par toute autre marque de ponctuation. En d’autres termes, elle s’efface sitôt qu’un autre signe (tel que ! ou ?) fait rupture entre texte dialogué et incise. Exemples :
— Achtung ! éternua Robert.
— Plaît-il ? demanda Colette.
— D’accord... reprit Bertrand. Nous partirons demain.
La composition de la dernière tirade peut surprendre. D’aucuns se seraient empressés de virguler la suspension, choix hautement défendable d’un point de vue acoustique. Il faut cependant retenir ici que le principe d’économie prévaut : à l’accolement de deux signes typographiques, préférer si possible l’utilisation d’un seul, à savoir le plus « fort ».
Sauf à vouloir produire des effets spéciaux, l’incise est insérée le plus tôt possible dans la tirade, en un point de pause ou de demi-pause, bref, là où un acteur déclamant la tirade aurait sans doute pu respirer.
Notons en passant que l’incise, dont un des objets est d’identifier le locuteur, n’est pas indispensable à chaque répartie si l’alternance des échanges conjure toute équivoque.
L’auteur peut, de surcroît, s’affranchir d’inciser une tirade dont l’énonciateur est la dernière personne à avoir agi :
L’inspecteur bourra sa pipe et l’alluma.
— Quel curieux témoignage !
On pourrait souligner plus fortement encore l’amorce de ce dialogue (ou monologue) en posant un deux-points (:) après l’alluma.
Une incise ne peut être démesurément longue, à moins qu’elle referme la zone dialoguée. Et une incise, même dangereusement étirée, ne peut excéder la taille de la phrase sans risquer de créer quelque équivoque.
— Quel curieux témoignage ! s’exclama l’inspecteur en tirant sur sa pipe. Il n’avait rien dit jusqu’alors. Pourquoi diable a-t-il parlé si tard ?
Il serait naturel ici que le lecteur entende Il n’avait rien dit jusqu’alors comme une phrase prononcée par l’inspecteur. Si tel n’est pas l’objectif de l’auteur, il lui faut recomposer l’incise d’une façon plus explicite.
L’auteur est seul juge de l’instant critique à partir duquel l’ampleur d’une incise reprenant le mode narratif provoque la sortie du champ dialogué. Il n’existe en effet aucune règle « officielle » à ce sujet.
Lorsque le dialogue est prépondérant, lorsqu’il constitue la substantifique moelle de l’œuvre, l’auteur adopte une mise en forme plus fonctionnelle que le texte narratif, celle des pièces de théâtre ou des scénarios dialogués. On en voit immédiatement l’intérêt dans les polylogues à fort effectif, où s’impose l’indication explicite et systématique des différents locuteurs.
Le modèle le plus répandu recompose le nom de l’intervenant à chaque repartie, en petites capitales et en milieu de ligne. À la suite apparaissent s’il y a lieu les indications scéniques (vulgairement appelées didascalies), composées en caractères italiques et/ou entre parenthèses, elles aussi centrées sur la ligne. L’italique est imposé aux typographes, mais contentez-vous des parenthèses dans un tapuscrit. Les paroles du locuteur, enfin, sont composées en style normal et sans guillemets :
Cyrano
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
Roxane
Ah ! que de choses qui sont mortes... qui sont nées !
Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque, sur cette lettre où lui n’était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?
Cyrano
(lui tendant la lettre)
Ce sang était le sien.
On observe au passage que les dialogues versifiés imposent de surcroît un décrochage supplémentaire lorsqu’une tirade conclut le vers amorcé par le précédent intervenant. Une typographie soignée indenterait le début de Ce sang était le sien selon la verticale passant en queue de Ces pleurs étaient de vous ?
Le modèle ci-dessus est difficilement praticable dans un tapuscrit si vous maîtrisez mal les fonctions de feuilles de style de votre traitement de texte. Une autre mise en forme peut alors être adoptée, conservant l’ensemble du texte en justification courante mais perdant un peu en lisibilité :
le père. — Couchez-la sur l’établi.
(Catherine et Jacques s’emparent de Cyprienne)
Jacques. — Avec quoi va-t-on la travailler ?
(Ricanement diabolique)
Catherine. — J’ai des cigares.
le père. — Je ne peux pas supporter l’odeur du cigare. (Catherine hausse les épaules. Elle et Jacques ficellent Cyprienne sur l’établi.)
Cyprienne. — Moi non plus, mais je ne voudrais pas que mon opinion puisse vous influencer en quoi que ce soit.
En presse écrite, les interventions d’un locuteur (typiquement : commentateurs ou témoins interrogés par le journaliste) respectent le schéma de balisation organisé par les guillemets, tel que décrit plus haut. L’usage de l’alinéa et du tiret sont plus rares car ils « consomment » de la ligne et les calibrages sont serrés. Sauf dans le cas d’une interview, possédant une mise en forme spéciale (questions/réponses séparées par un retour à la ligne), le rédacteur s’arrange souvent pour intégrer les propos recueillis dans le flux de son article, à grand renfort de liaisons et d’incises qui documentent ces éléments :
Selon le professeur Brisavion, les hélices « n’avaient aucune raison de se décrocher lors de la première explosion », car, souligne un autre spécialiste du CNRS qui tient à garder l’anonymat, « tous les éléments moteurs sont traités pour résister à des températures supérieures à 1800° C ». Des propos jugés par trop catégoriques dans les milieux autorisés. « Il ne viendrait à l’idée de personne de promettre une sécurité absolue en pareille circonstance ! insiste le porte-parole d’Air-Club. Nous pouvons seulement nous engager à faire respecter les normes. »
On peut observer dans la dernière citation que l’incise sursoit à la clôture des guillemets puisque le locuteur reprend ensuite. C’est donc le principe de l’incise narrative appliquée au texte journalistique. Cependant, l’absence (ou tout au moins l’économie) des alinéas provoque une densité de signaux telle que les propos rapportés ne se manifestent pas toujours avec évidence.
Aussi de nombreux journaux appliquent-ils une signalétique que les puristes pourraient juger redondante mais qui a le mérite de séparer parfaitement la parole recueillie et l’énoncé journalistique propre, le texte cité étant composé en italique (guillemets inclus) :
« Il ne viendrait à l’idée de personne de promettre une sécurité absolue en pareille circonstance ! insiste le porte-parole d’Air-Club. Nous pouvons seulement nous engager à faire respecter les normes. »
Dans un article compact, cette mise en forme se révélera particulièrement efficace. Elle ne doit pas impliquer pour autant un couplage systématique des guillemets et de l’italique. Hors du contexte où le journaliste rapporte des propos, guillemets et italique conservent leur indépendance.
Article(s) paru(s) dans Ecrire&Editer n°29, 31 et 32 (oct. 2000 - mai 2001). Additifs : septembre 2004 et juin 2007.