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Vous exercez le métier peu courant d’éveilleur d’idées, de quoi s’agit-il au juste ?
Pascal Perrat : Il consiste à stimuler l’imagination des personnes, quel que soit leur âge, statut ou profession. Disons qu’en moyenne, 80 % de mes actions concernent la presse écrite et 20 % la pub et les services communication des entreprises publiques et privées. Mon métier est passionnant car je rencontre chaque fois des gens différents avec lesquels je dois relever un nouveau défi. Il peut s’agir, par exemples, de dynamiser les articles ou l’editing d’un magazine, trouver une formule qui fera « tilt » dans le discours d’un dirigeant, créer un nom de service ou de produit, trouver un titre percutant, rédiger des vœux originaux, etc.
Comment ces ateliers se déroulent-ils, concrètement ?
P. P. : Je commence toujours un atelier d’écriture imaginative par quelques exercices destinés à montrer que notre imagination s’est assoupie au fil du temps. Que notre cerveau « ne se casse pas les neurones » quand on le sollicite pour avoir une idée. Que si nous n’y prenons pas garde, il nous refile une idée banale en nous faisant croire qu’elle est géniale. J’appelle ces exercices, des pièges à cerveau. Un exemple parmi la centaine que j’ai créée spécialement dans ce but. Je propose aux participants de raconter la mort d’une gomme, en une page maximum. Cette proposition leur paraît si surprenante que 99 % racontent illico la disparition d’une gomme à effacer les traits de crayon sans imaginer qu’il existe d’autres gommes !
Une fois cette étape franchie, je passe à des exercices d’écriture basés sur des analogies. Quand l’imagination d’une personne est assoupie, c’est parce qu’elle a perdu l’habitude de fonctionner par analogie. L’analogie est le turbo de l’imagination. Elle oblige l’esprit à sortir de la routine, à se servir davantage de l’hémisphère droit du cerveau qui décrit les choses avec des images.
Enfin, quand les participants soulignent eux-mêmes la banalité d’une trouvaille, quand ils sont redevenus plus vigilants par rapport à leur production, nous passons à la rédaction de textes plus longs. Là, mon rôle change, je deviens plus exigeant par rapport à la syntaxe, le style, le vocabulaire, etc.
Consacrez-vous des ateliers à la création de récits ?
P. P. : Pas vraiment. J’anime principalement des ateliers destinés aux journalistes et rédacteurs qui souhaitent dépoussiérer et enrichir leur style. Le seul atelier où nous développons parfois une nouvelle est celui que j’anime, chaque lundi soir, pour les particuliers souhaitant sortir leur imagination de ses pantoufles.
L’Écrit-voir est le nom de cet atelier hebdomadaire. Cf. http://www.eveilleur-didees.com/cures_A1.htm (ndlr)Le champ littéraire reste donc minoritaire dans votre activité, qui privilégie une écriture disons de « communication ». Y a-t-il des passerelles avec l’écriture de fiction ?
P. P. : Il y a bien deux écritures différentes. L’écriture fonctionnelle, celle des journalistes ou de la communication et l’écriture imaginative, celle des romanciers, poètes, scénaristes, publicitaires, etc. L’écriture fonctionnelle communique, informe, explique, prouve et démontre. Elle fait appel à l’hémisphère gauche du cerveau, logique, analyste et organisateur. L’écriture imaginative invente des histoires, crée des situations, donne vie à des personnages, restitue des ambiances et des climats. Elle fait appel à l’hémisphère droit du cerveau, métaphorique, analogique et spatial.
On pense généralement, à tort, qu’un fossé sépare ces deux types d’écriture. Que ce sont deux genres distincts et incompatibles. C’est une erreur, car quel que soit le type de texte à rédiger, il faut toujours présenter et développer ses idées avec un minimum d’originalité si l’on veut être lu. L’écriture imaginative est donc complémentaire de l’écriture fonctionnelle.
Quels sont les ingrédients d’une bonne idée ? Où les puiser ?
P. P. : Selon moi, une bonne idée dans un texte est une image, une formule, une remarque ou une approche qui surprend, étonne ou interpelle le lecteur. C’est une idée qu’il aurait aimé avoir lui-même, une idée dont son esprit va s’emparer...
Les idées se puisent au cœur de ce que l’homme possède de plus précieux, son imagination. Là se cachent des joyaux. Elles naissent par analogies dans le magma associatif de notre imaginaire. Dès que notre esprit fonctionne par analogie, les idées jaillissent.
...Mais elles ne sont pas toutes bonnes. Comment faire le tri ?
P. P. : Si votre idée est bonne, sa magie fera réagir votre lecteur. Il sera entièrement à ce qu’il lit. Si elle est mauvaise, au mieux, il vous lira à saute-phrases, sans vraiment accrocher, au pire, il fuira vers un autre texte.
L’auteur a donc absolument besoin d’un lecteur pour tester son imaginaire ?
P. P. : Tout dépend de sa motivation. S’il n’écrit que pour son seul plaisir, sans velléité d’être publié, il peut se passer de l’avis des lecteurs. Il suffit qu’il soit sincèrement content de lui, c’est tout. En revanche, des réactions de lecteurs sont indispensables pour apprécier l’inventivité de ses écrits. C’est d’ailleurs une des raisons qui poussent de nombreuses personnes à participer à des ateliers d’écriture. Le groupe est leur premier public.
L’imagination est souvent présentée comme le monopole de l’hémisphère droit du cerveau. Le cerveau gauche est-il l’ennemi de l’éveilleur d’idées ?
P. P. : Pas du tout ! L’hémisphère droit a absolument besoin de l’hémisphère gauche et inversement. Contrairement à une idée reçue, la créativité n’est pas une affaire d’hémisphère droit ou gauche, elle est produite par l’ensemble du cerveau. Si vous marchez sur un pied, vous avancez péniblement. Si vous ne vous servez que d’un hémisphère, vos idées claudiquent. Pour bien marcher, il faut deux pieds, pour imaginer aussi.
Vous évoquez souvent l’imaginaire enfantin comme gage d’une certaine naïveté nécessaire à la production d’idées. Le problème des écrivants adultes, c’est de retrouver cette naïveté...
P. P. : Il ne s’agit pas de naïveté mais d’une fraîcheur recouvrée. Souvenons-nous que chaque adulte a un enfant en lui. Un enfant blessé que les psychologues se chargent de guérir si nécessaire. Mais cet enfant, blessé ou pas, est surtout un fabuleux créateur sachant s’émerveiller, s’étonner, rêver, jouer, s’enthousiasmer. Il garde intactes ces facultés qui s’émoussent peu à peu au cours de la vie.
Un exemple ? Un enfant rompt un biscuit pour le manger, montre l’un des morceaux à sa mère et dit : « Regarde, un train !» Sa mère écarquille les yeux mais ne voit qu’un morceau de biscuit. L’enfant a vu dans cette forme ce qu’un adulte ne sait plus voir. C’est en renouant avec cet enfant créateur, tout en vivant pleinement notre vie d’adulte, que l’on peut retrouver la fraîcheur d’esprit qui permet d’inventer des concepts, des situations, des histoires.
Alors comment se mettre en condition ?
P. P. : C’est simple ! Notre capacité d’inventer dépend de notre forme de pensée. C’est en sortant notre pensée de la routine et du conformisme, en l’obligeant à ne pas se satisfaire de la première idée venue qu’on entretient et développe son imagination, sa sensibilité et sa fantaisie.
En dehors du célèbre Grammaire de l’imagination de Rodari, quels ouvrages recommandez-vous aux rédacteurs en quête de stimulations ?
P. P. : Je conseille de lire Buzzati, Calvino, Levi, Michaux, Queneau, Vialatte, Pessoa. Comme aides directes : Lettres en folies et les Petits papiers de Duchesne et Leguay. Dans Libérer son écriture et enrichir son style, je donne une importante bibliographie sur la question.