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audiovisuel

Du plagiat électoral (par anticipation)

31.03.08      (édito du 2 mars)      La ressemblance frappante entre Barack Obama et le personnage de Matthew Santos (The West Wing saisons 6 et 7) a fini par faire tilt dans le cerveau des éditorialistes américains. Avec quatre ans d’avance, les scénaristes de la série politique créée par Aaron Sorkin (« Maison blanche » en VF) ont prédit et modelé la figure du présidentiable « issu des minorités » avec une acuité désarmante. Un billet de Steven Silver (North Star Writers Group) esquissait le mois dernier un comparatif fiction / réalité et depuis lors, les coïncidences de parcours, de discours, de postures, entre Obama et son prototype fictionnel font le bonheur des Nostradamus de la campagne présidentielle. Un plagiat par anticipation, aurait dit l’Oulipo. Mais surtout, chez les auteurs américains, une puissance documentaire qui leur a donné en quelque sorte un coup d’avance sur les péripéties politiques du pays. Dans Slate, Torie Bosch avance aujourd’hui que les similitudes entre la campagne US et la dernière saison de The West Wing ne seraient pas fortuites. Ce point est confirmé par un billet du First Post, où l’on apprend que pour construire le personnage de Matt Santos, le scénariste Eli Attie s’était en effet inspiré d’un témoignage du futur chef de campagne d’Obama. « Tell me about this guy Barack Obama ! » À l’époque, le présidentiable n’était qu’une vague figure montante de l’échiquier politique. Le flair implacable des auteurs hollywoodiens leur vaut d’être salués comme des sorciers dans le Guardian du 21/02. Alors, le fin mot de ces élections est-il caché lui aussi dans le DVD de la saison 7 ?

http://www.northstarwriters.com/ss083.htm | http://slatev.com/(...) | http://www.guardian.co.uk/world/2008/(...) | voir aussi news juillet 07

écriture

Dissection du cadavre de la blogosphère

28.03.08      C’est un Stalker comme on l’aime, teigneux, lyrique, archiphrastique, qui rend hommage aujourd’hui au nombrilisme blogal. Extrait :

Alors donc que les journalistes ou prétendus tels [...] dissertent très vaguement sur l’extension du domaine de la pute, cette immense marée de bruits et de mots, de rots et de pets, cette ondée du sous-langage pour le dire avec Armand Robin, cette épaisse galette de rhizomes qui se nomme la Toile, jamais avare de ses millions de bouches, de mains et de sexes, en avançant, l’air idiot, les sempiternelles fadaises sur la liberté de ton extraordinaire des blogueurs, sans jamais se pencher sur la richesse critique de quelques-uns desdits meilleurs blogs, ceux d’Olivier Noël, de François Monti entre autres, richesse que l’on opposera aisément à la misérable nullité des bluettes du Nouvel Observateur ou du « Monde des Livres », les blogueurs littéraires paraissent donc céder, les uns après les autres, à une épidémie qui, dans la réalité, mit au moins quelques bons siècles avant de pourrir les corps les plus sains de la littérature.

(Juan Asensio alias Stalker, « La fadeur des blogs littéraires », mars 2008)

On se sent un peu merdeux — c’est-à-dire concernés — à la fin de cette virée à la morgue. On peut aussi décider d’apprécier la texture, le déroulement, l’intensité, les métaphores. Et même peut-être la dramaturgie. Dramatiser est un art périlleux aujourd’hui, même chez un auteur dramatique, alors imaginez quel tour de force cela représente chez un libelliste. Imaginez juste une seconde, pour vous rendre compte.

À lire un jour de pluie :

http://stalker.hautetfort.com/archive/2008/03/27/la-fadeur-des-blogs-litteraires.html

typo numérique

« Unicode 5.0 en pratique »

Unicode 5.0 en pratique (Patrick Andries) 27.03.08      La Liste Typo annonce par la voix de Jacques André la parution imminente d’un guide Unicode signé Patrick Andries chez Dunod : Unicode 5.0 en pratique — Codage des caractères et internationalisation des logiciels et des documents. On peut parier que l’ouvrage fera référence. Patrick Andries est en effet le responsable de Hapax, un des sites francophones les plus éblouissants et les plus respectés en matière d’Unicode. Le guide s’adresse aux webdéveloppeurs, aux typographes et plus généralement à tous les professionnels du texte numérique, qui s’affrontent chaque jour, dans des secteurs multilingues ou spécialisés, aux caprices des jeux et encodages de caractères. L’auteur se propose de « démystifier » l’écrasante tour de Babel érigée par le consortium Unicode et vous invite à un voyage passionnant dans l’histoire des langues, des écritures, des caractères et des glyphes, comme le montre le premier chapitre du livre, « Concepts de base et terminologie », prépublié sur Hapax.

Unicode est véritablement, en soi, une œuvre théorique exceptionnelle. La grande difficulté pour ce type de travaux est de rencontrer des passeurs, à la fois techniciens et savants, qui parviennent à nous la rendre lisible. P. Andries en fait assurément partie :

Unicode est conçu pour représenter du texte brut. En première approximation, on peut décrire du texte brut comme du texte sans changement de polices, sans description de colonnes, de marge, d’entête et dépourvu de toute indication de structure autre que la séparation en paragraphes. On oppose le texte brut au texte dit enrichi qui pourra comprendre des changements de police, de corps, de graisse, des notes de bas de page, etc.

Une autre définition consiste à dire qu’Unicode (et donc le texte brut) ne transmet que ce qui est strictement nécessaire à la compréhension du texte, ni plus, ni moins. Il comprendra donc des lettres, des chiffres et de la ponctuation. Notons que si l’on veut finasser, on peut dire que l’italique ou le gras peuvent modifier le sens d’un texte. Quoi qu’il en soit, Unicode ne code pas ces subtilités, car il est tout à fait possible d’écrire tous les textes français de façon parfaitement compréhensible sans italique ni gras.

(P. Andries, Unicode 5.0 en pratique, éd. Dunod, avril 2008, chapitre premier)

424 p., 42 € (prix provisoire), parution le 21 avril.
http://hapax.qc.ca/ | Fiche technique chez Dunod | Voir aussi InDiScripts — Dossier Unicode

zik

Eddy Meets Yannah

27.03.08      Ça commence un peu comme du Lalo Schifrin des années 70. Fermez les yeux et projetez-vous mentalement un épisode de Mission Impossible (la série originale), vous allez tout de suite voir débarquer Greg Morris avec ses tournevis et son fer à souder. Puis les rythmes s’épanouissent, les voix s’insinuent, on s’achemine vers un cocktail de soul/funk un tantinet brésilien sur les bords : Eddy Meets Yannah entrent en scène. Les productions de ce couple croate ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd en la personne de Gilles Peterson (l’antenne parabolique de la dance music), qui a propulsé Yannah et Eddy sur les ondes fameuses de BBC Radio 1. Le duo signe en 2005 un premier album intitulé Just Like et revient en 2008 avec Once in a While.

Pour l’heure, on peut découvrir sur Aurgasm cette merveille lancinante extraite de Just Like : « Can’t Hide Love ». Ça vous dit quelque chose ? Normal, c’est une allusion subliminale au morceau homonyme de Earth, Wind & Fire(1).

(1) Tant qu’on y est, signalons sur YouTube cette interprétation alternative dont vous n’allez pas revenir !

Et une pépite, une !

http://aurgasm.us/2008/03/eddy-meets-yannah/ | http://www.myspace.com/eddymeetsyannah

imagerie

L’effet « glamour » avec Photoshop

24.03.08      Une quantité effrayante de tutoriels Photoshop s’occupe de cosmétique. Les parangons établis par Playboy, Femjoy et autres Errotica Archives poussent les photographes amateurs à retoucher le grain de peau de leurs modèles féminins pour leur donner un velouté d’abricot qui, dit-on, favoriserait nos fortunes ithyphalliques. Si l’on peut douter des vertus réelles de cette anesthésie locale, devenue un poncif de l’imagerie de charme, il n’est pas vain de s’intéresser à sa technique opératoire, qui implique généralement l’usage du flou gaussien ou de surface, des brosses savantes, des corrections cutanées par l’outil Pièce, des incrustations de calques et des masquages graduels. Lunacore a illustré autrefois un excellent scénario de retouche « glamour » exploitant ce genre d’instruments.

Approche moins populaire : utiliser en première étape le filtre Passe-haut de Photoshop (Filtre › Divers › Passe-haut). Cet outil permet d’extraire le contour d’une image par un examen des transitions franches de couleurs. Il efface ainsi les détails « de basse fréquence ». Son rayon d’action, réglé par l’utilisateur, correspond en quelque sorte à celui du flou gaussien, qu’on peut voir comme son antithèse. L’idée est alors de travailler avec le négatif (Ctrl I) du calque Passe-haut et de l’incruster sur l’image de travail. Cela produit comme un flou de texture, beaucoup plus ciblé que celui de Gauss.

On règle ensuite, par un masque, les zones d’action de l’effet, en préservant les parties de l’image qui doivent garder le grain d’origine (cheveux, sourcils, etc.). Les autres étapes du travail sont inchangées par rapport à la méthode « classique ». Un step-by-step a été publié, entre autres, chez PhotoshopTalent : « How to smooth a skin » (Claudio Lozinsky). Vous en trouverez beaucoup d’autres, et des variantes expérimentales, en tapant dans Scroogle les mots-clés photoshop smooth skin "high pass".

http://www.photoshoptalent.com/photoshop-tutorials/(...) | http://www.lunacore.com/photoshop/tutorials/tut020.htm | Voir aussi Ikonosphère

droit

De la contrefaçon par meta-tags

22.03.08      Comme pour égayer ce week-end gibouléen, le gérant des éditions Thélès, Gaël Martin, m’adresse aujourd’hui par lettre recommandée et voie d’avocats une mise en demeure assez inédite. Avec quelques autres, ce prestataire d’édition à compte d’auteur a fait l’objet d’un article d’analyse publié en juin dernier dans notre « Foire aux questions » sur l’édition. Si je devais « plaider la cause » de cet article, je dirais simplement qu’il relève de l’information des consommateurs et de la liberté de critique, appuyées l’une et l’autre sur des éléments factuels et des commentaires que je crois avisés.

Mais l’article ne fait pas litige en lui-même, enfin, pas tout à fait. Si le responsable de Thélès prétend y percevoir du « dénigrement », il attaque sur un autre versant : la contrefaçon de marque. Et ce qu’il met en cause, c’est l’indexation de la page Web correspondante :

Résumons : vous publiez sur votre site un billet sur un produit ou une société qui — par la force des choses ! — a un rapport avec votre activité ou vos centres d’intérêt. Votre article s’intitule « Mon avis sur Tartempion ». Il ne plaît pas à Tartempion mais il est assez solidement documenté et tempéré pour ne pas tomber sous le coup de la diffamation. En bon webmestre, soucieux de fournir un étiquetage HTML valide et pertinent pour les logiciels sémantiques, vous renseignez les balises META comme vous le faites pour chacune de vos pages : type de contenu, encodage, titre de la page, description, mots-clés. Parmi les mots-clés figure évidemment "Tartempion" puisque c’est le sujet de votre article. Votre jeu de mots-clés est fidèle à votre propos, il ne sur-représente pas une information absente, il ne phagocyte pas l’espace lexical, il reflète seulement de quoi vous parlez par des items spécifiques(1).

(1) On pourrait ajouter, si ce n’était surabondant, que ce jeu de mots-clés s’inscrit dans un dispositif technique qui vous appartient. En l’occurrence, le moteur de recherche interne de BlogNot ! exploite l’étiquetage XHTML des textes pour traiter les requêtes des visiteurs, ce qui permet d’extraire de la base l’article consacré à Tartempion lorsque le visiteur tape la recherche "Tartempion".

Malheur à vous, Google détecte votre article et l’associe au terme "Tartempion". Google fait son boulot et vous n’êtes pas comptable de sa cotation. Si votre article se retrouve en 3e position, soyez sûr qu’il n’est pas arrivé là sous l’effet magique d’un pauvre meta-tag. Je ne suis pas expert en référencement, mais je suppose qu’un grand nombre de facteurs concourent à l’évaluation d’une page Web par les moteurs de recherche : un bon étiquetage HTML, certes, mais aussi la structure, la densité, le contenu lexical de l’article, les liens qu’il a pu recevoir sur le Net, la spécificité du thème ou du traitement... Bref, l’article est là parce que sa connexion avec le mot-clé « Tartempion » est éprouvée.

Sur quoi, Tartempion vous attaque en contrefaçon industrielle parce que vous « utilisez » sa marque. Bien que vous vous contentiez de décrire par vos balises meta une information qui ne peut pas être décrite autrement, il vous accuse de profiter de sa notoriété et de lui faire une concurrence déloyale. Cet élément est important pour faire prospérer le chef de contrefaçon, car le principe dit « de spécialité » fait que la marque n’est protégée que pour les produits ou services au titre desquels elle a été déposée à l’INPI. Mais, comme vous êtes auteur ou journaliste ou éditeur ou blogueur, il sera facile de vous faire assimiler à un travailleur du secteur de l’édition ou de la communication, ce qui se trouve être le secteur d’activité de Tartempion. C’est ainsi que contre toute attente, vous vous révélez être un concurrent de Tartempion !

Je ne sais pas si cette doctrine tient vraiment debout, car les dossiers récents portant sur la question des meta-tags contrefaisants ont traité d’affaires beaucoup plus triviales (une société déploie sans justification des meta-tags attachés à une société concurrente afin d’aspirer ou d’induire en erreur sa clientèle). Quoi qu’il en soit, cette petite histoire a des vertus pédagogiques en ce qu’elle annonce, me semble-t-il, l’avenir radieux de l’information en ligne. BlogNot ! est un site misérable en audience et en portée, personne ni même moi ne se ruinera à plaider contre l’irrésistible autorité des marques pour quelques principes de Web sémantique. À la limite, je ne me porte pas mieux moi-même d’être associé par Google aux éditions Thélès. La publicité que nous fait Google est une plaie qui réduit chaque jour notre liberté d’informer. À choisir, je préfère de loin la liberté à la publicité, un lectorat avisé plutôt qu’une masse informe de googleurs clicomanes.

Par contre, je me demande ce qu’il en sera demain de sites comme QueChoisir ou Rue89 quand ils sortiront une enquête sur une société, ou bien une critique produit, et que la jurisprudence du droit des marques leur imposera de rendre l’article invisible dans les moteurs de recherche sous peine de poursuites en contrefaçon. Sombre perspective pour l’info indépendante si elle existe encore...

Mais il y a quand même une bonne nouvelle derrière les nuages : quand chaque url, chaque balise, chaque mot, tombera sous l’empire de la propriété industrielle, ce sera la mort de Google. Eh oui, un moteur de communiqués de presse et de publireportages, ça existe déjà sous le nom de « kiosque à journaux ». Ils sont peu fréquentés ces temps-ci.

/autret/150q-faq/e/theles.php | voir aussi « FAQ Édition »

numérique

Numilog édite « Les mutations du livre à l’heure de l’internet »

Les mutations du livre à l’heure de l’internet20.03.08      Les lecteurs de BlogNot ! savent déjà tout le bien que nous pensons des Mutations du livre à l’heure de l’internet (cf. news juillet 2007). L’enquête bibliologique de Marie Lebert vient tout juste de paraître chez Numilog en volume imprimé de 360 pages et au prix imbattable de 10 € (le prix d’un e-book !). Lundi dernier au Salon du livre, la première séance de dédicaces a démontré, une fois encore, qu’une œuvre diffusée gratuitement sur le Net n’est pas pour autant en disgrâce au royaume de l’imprimé payant. C’est un peu ce que démontrait le mois dernier un fameux billet de Chris Anderson sur The Long Tail. Le ménage e-book / printbook devient crédible et acceptable aux yeux des éditeurs, même compliqué par la dualité gratuit / payant(1).

(1) Avec un risque cependant : celui de considérer le prix du livre « papier » comme réductible à un simple coût de fabrication — ce qui ne serait qu’une nouvelle façon d’occulter l’auteur, l’éditeur, bref, le produit intellectuel.

L’édition des Mutations du livre à l’heure de l’internet est symbolique à plusieurs titres : elle est elle-même le résultat d’une longue mutation puis d’une incarnation d’un ouvrage jusqu’ici purement numérique (De l’imprimé à Internet chez feu 00h00 dans son projet originel). Elle ouvre d’autre part à Numilog, jusqu’ici étiqueté « distributeur numérique », une voie qu’on ne lui voyait pas emprunter avant longtemps, celle d’éditeur de livres imprimés. Le monde à l’envers ? Ou une énième illustration du proverbe disant que « tous les chemins mènent encore au papier » ? Il y a sans doute un peu de ça. Le livre numérique n’ayant pas encore trouvé son piédestal, on utilise le dispositif de consécration encore en usage. Au Salon du livre, il était d’ailleurs frappant d’observer la mise en place des « liseuses » de dem@in : sous cloches vitrées montées sur des colonnes muséales, comme à la recherche d’une autorité apostolique. L’e-book essaie de régler un problème légèrement œdipien avec la matérialité. D’un autre côté, on doit acter que le canal de communication entre l’octet et le papier n’a jamais vu autant de passage, dans un sens comme dans l’autre, compte tenu du marché explosif de la numérisation des fonds. La « révolution » va-t-elle finir en fiançailles ?

Les mutations du livre à l’heure de l’internet, Marie Lebert, Numilog éd. — mars 2008, 360 p., 10 €
http://www.etudes-francaises.net/dossiers/mutations.htm | http://www.numilog.fr | Voir aussi : « L’odyssée du livre mutant »

zik

« Cyprestition », par Lenlow

17.03.08      Luke Enlow, dit Lenlow, revient ces jours-ci sur la scène bootleg avec un mashup épuré, simple, efficace : Stevie Wonder (« Superstition ») en a cappella, Cypress Hill « Insane in the Brain » en base rythmique, plus quelques arpèges et fioritures puisés chez Toadies (« Possum Kingdom »), Wild Cherry (« Play That Funky Music »), Belle & Sebastian (« If She Wants Me ») ou Phish (« Tweezer »). Résultat : Cyprestition (7,5 Mo, 256 kbps, 4:04), le mix idéal pour démarrer la semaine sans trop forcer :

http://luke.enlow.net/music.html | MP3

vie littéraire

Évacuation du Salon du livre

16.03.08      En ce dimanche grisâtre, vers 16 h 30, alors que l’affluence est encore maximale dans les queues d’entrée du hall 1 de Paris Expo, les hauts-parleurs lâchent le message fatidique que craignaient in petto la plupart des exposants : évacuation générale du Salon du livre à des fins de « vérifications techniques ». Selon toute vraisemblance, une alerte à la bombe. La camionnette de la cellule déminage est déjà sur place et la sirène des renforts policiers ne tarde pas à se faire entendre boulevard Lefebvre. Le Salon se vide lentement et sans fracas. La circulation Porte de Versailles est par nature catastrophique — c’est la griffe de cette manifestation que d’asphyxier en permanence toutes les artères entrantes et sortantes par une combinaison subtile de travaux routiers perpétuels et de sens uniques convergents irrémédiablement vers les goulots du périphérique, sans parler de l’impossibilité quasi scientifique de stationner dans les zones limitrophes (sauf à dépenser des dizaines d’euros dans les parkings de luxe de l’organisation). À l’heure où je publie ce billet, l’engorgement est à son comble jusque dans les ruelles d’Issy-les-Moulineaux, et ceux qui arrivent ne savent pas encore... Les vigiles de Korporate, convaincus de faire un casting pour le prochain Mission impossible, vont accueillir votre désarroi avec leur légendaire diplomatie de cotons-tiges. Le gros des émigrants se consterne dans le parc, à proximité du Salon de l’Étudiant. D’autres ont déjà compris qu’ils ne vont pas retourner de sitôt sous l’enceinte du Salon du livre, mais le flux sortant est déjà bouché, lui aussi, et les queues s’allongent à vue d’œil aux abords des billetteries automatiques. Il vous aura probablement fallu une heure pour entrer en terre promise, il vous faudra désormais le même temps pour quitter votre place de parking et cet enfer. Avec un peu de malchance, vous aurez passé votre dimanche après-midi à faire la queue, aller-retour. Comme quoi, vu sous l’angle de son organisation, le Salon du livre est un Salon de l’agriculture bis, avec les visiteurs dans le rôle du bétail. Parqués, comprimés, paralysés. Un formidable terrain d’expérimentation terroriste, en somme.

http://www.salondulivreparis.com/

vie littéraire

Le lourd drapeau israélien, au Salon du livre

12.03.08      Vernissage « sous haute surveillance » demain soir à la Porte de Versailles. Le Salon du livre de Paris s’ouvre aux couleurs d’Israël, invité d’honneur, mais dans un climat plombé par les appels au boycott en provenance de plusieurs pays arabes ou du Maghreb (Liban, Yémen, Arabie Saoudite, sultanat d’Oman, Maroc, Tunisie, Algérie, Iran...), comme la presse française en a rendu compte avec son entrain libre-penseur. Explication simple : rejeter Israël dans toutes ses expressions est la réaction sui generis des courants pro-palestiniens. Le Syndicat de l’édition et le ministère Albanel répondent d’une voix blanche que le Salon est un espace non partisan, qu’il invite à explorer sans ornière, année après année, toutes les littératures du monde dans un esprit de peace and love culturel. Sauf que voilà : avec en toile de fond un brasier israélo-arabe au plus vif de son enthousiasme, l’habileté diplomatique ne serait pas du luxe.

Dans un communiqué daté du 7 mars, la Ligue des droits de l’homme dénonce les carences françaises en la matière et nous en dit un peu plus sur les causes de l’infection :

Il était évident que l’année où Israël fête son 60e anniversaire étant aussi celle où les Palestiniens commémorent la « nakbah » [« catastrophe », ndlr], l’invitation [du Salon du livre] allait susciter des réactions. Or les organisateurs n’ont pas saisi l’opportunité d’organiser un véritable dialogue en ignorant non seulement les écrivains palestiniens mais aussi les écrivains israéliens de langue arabe. [...] En décidant de soutenir financièrement la participation des seuls auteurs s’exprimant en langue hébraïque, les ministères français de la Culture (et en particulier le Centre national du livre) et des Affaires étrangères ont commis une faute et déclenché les cascades de réactions auxquelles il fallait s’attendre.

(Communiqué de la LDH, mars 2008)

Notons que le déséquilibre linguistique que déplore la LDH n’est pas nécessairement invoqué par les partisans du boycott. À Alger, le quotidien El Watan s’en tient aux ressorts viscéraux qui se situent dans la « célébration d’Israël », à une date anniversaire signifiant à ses yeux, politiquement, un « déni des Palestiniens » et une « prime à la force brutale » d’un « État qui, aujourd’hui, tue des nourrissons palestiniens dans leur berceau »(1). Interrogé par l’AFP, l’écrivain Amos Oz — haute figure de la littérature israélienne et militant respecté du processus de paix — s’inquiète ici du mélange des registres : « Ceux qui appellent au boycottage ne s’opposent pas à la politique d’Israël mais en fait à son existence. S’il disent qu’Israël ne doit pas être au Salon du livre, c’est parce qu’ils pensent tout simplement qu’il ne doit pas être. » Mais Amos Oz critique également le hiatus diplomatique : « Ceci dit, il est regrettable qu’un seul écrivain arabe israélien ait été invité au Salon et je ne me l’explique pas bien. »

(1) Trad. in Courrier international du 10/03.

Il y a donc, au-delà des allergies disons purement ontologiques, un problème de représentativité linguistique et littéraire des auteurs israéliens officiellement invités par les organisateurs. C’est ainsi que plusieurs intellectuels israéliens ont pris également position contre la « mascarade » du Salon du livre ! Le terme est de Benny Ziffer, chroniqueur et responsable du supplément littéraire d’Haaretz(2), qui explique dans Nonfiction.fr pourquoi il a été « le premier à lancer la pétition demandant le boycott » ! Un scoop, ça.

(2) Le grand quotidien israélien (le site Web propose une édition anglophone).

Le contre-éclairage de Benny Ziffer n’a pas eu grand retentissement dans les feuilles de chou parisiennes. Dommage, il y avait de quoi corser l’analyse du « casting » israélien :

Le premier problème c’est que notre gouvernement, notre ambassade, qui ont fait la sélection, n’ont choisi que des écrivains d’expression hébraïque en excluant, de fait, deux tiers de la scène israélienne : or celle-ci compte une énorme communauté d’expression russe, ainsi qu’une communauté d’expression arabe. C’est donc très réducteur. Le deuxième problème, c’est le choix arbitraire des écrivains fait par des bureaucrates de l’ambassade qui ont exclu des grandes figures comme notre poète national Nathan Zach. Pourtant il écrit en hébreu ! Le troisième problème, c’est que l’État israélien considère que les écrivains sont des agents de propagande. À partir du moment où l’administration finance le billet d’avion, elle estime que l’écrivain est là pour servir la cause israélienne et elle exige officiellement ce propagandisme dans un contrat que tous les écrivains doivent signer. C’est ce qui s’est passé avec les Salons du Livre de Paris et de Turin.

(Benny Ziffer, in Nonfiction.fr, entretien en français avec Frédéric Martel, mars 2008)

Vu sous cet angle, le camp du boycott paraît plus métissé que celui du pavillon officiel. Certes, la question de la propagande embarquée n’est pas unique à Israël. Lorsque le Salon du livre a « reçu » la Chine, un pareil détachement d’écrivains homologués a été parachuté à Paris-Expo. Et il en sera de même probablement à la prochaine parade russe — ou que sais-je, iranienne ? Les dissidents seront toujours exclus ou sous-représentés dans ce genre de carnaval car « l’impartialité culturelle » de la France, c’est un peu comme les droits de l’homme, ça existe sur le papier mais c’est quand même le ministère des Affaires étrangères qui fait le tri postal.

Maintenant, filtrer la littérature israélienne par le tamis de l’hébreu constitue une amputation beaucoup plus insidieuse. L’accusation portée par Benny Ziffer ne laisse guère de doute quant aux intentions politiques de l’état israélien. Quant aux organisateurs hexagonaux, ils se réfugient volontiers dans une représentation poussiéreuse de la littérature étrangère parce qu’en caressant des mythes on ne se brûle pas les mains avec l’actualité. D’ailleurs, le redoutable chroniqueur d’Haaretz, tout en brossant un tableau acide de la scène littéraire israélienne, montre qu’il a très bien cerné cet état d’esprit bien gaulois :

La littérature israélienne actuelle [...] manque d’invention, elle est en retard sur la forme et sur la technique stylistique. C’est peut-être la raison pour laquelle elle a tellement de succès en Europe, et tout spécialement au Salon du Livre en France ! Parce qu’elle est tellement datée, et en retard, elle donne l’impression d’être exotique. On aime en France la littérature israélienne par nostalgie ! C’est comme si c’était une littérature du Tiers Monde.

[...] Nos jeunes auteurs sont tombés dans [...] le culte des sujets non-politiques, ils ne s’intéressent qu’à la vie quotidienne, souvent urbaine, et à leurs petits problèmes personnels. [Ce qui rend leur production] très médiocre. C’est comme si tout le monde faisait du Christine Angot !

(Benny Ziffer, ibid.)

Je n’ai pas pu résister. Désolé.

http://www.nonfiction.fr/article-781(...)

droit d’auteur

Tatami judiciaire à Bruxelles

11.03.08      La Foire du livre de Bruxelles n’est pas conçue au départ comme le rendez-vous incontournable des karatékas, mais on peut à l’occasion y résoudre un litige de droit d’auteur au mawashi-geri. C’est ce que nous apprend — avec trois semaines d’avance sur le 1er avril — cette dépêche de Livres hebdo, qui salue la victoire de Thomas Gunzig (l’écrivain) contre Luc Pire (l’éditeur) à l’issue d’un combat loyal « en deux rounds d’une minute trente chacun ». L’enjeu était la récupération des droits d’un recueil de nouvelles. Conclusion : les avocats n’ont pas intérêt à ce que les gens de lettres se mettent aux arts martiaux.

Des photos du combat chez Assouline | http://www.livreshebdo.fr/actualites/(...)

écriture

Comment écrire maigre ?

J’Ecris n°8509.03.08      Le dossier de J’Écris no 85 (éd. Guenot, mars 2008) semble conçu pour les rédacteurs de BlogNot ! (et pour quelques autres blogueurs protubérants) : Qu’est-ce qu’une écriture maigre ?... Comment l’obtenir à partir d’une encre grasse ? La disparition des quotas d’écriture nous a en effet entraînés à laisser bourgeonner sur la toile le lard à perte de vue. On écrit chaque jour à la bombe chantilly, épaississant les dépêches et feignant de nous exalter pour leurs circonvolutions. Il faudrait sans doute écrire moins, et moins gras, sachant qu’à peu près toutes les écritures peuvent être dégraissées. Jean Guenot illustre son propos et n’hésite pas à redresser la prose de monstres littéraires depuis Bossuet jusqu’à Anatole France. Il rappelle aussi que malgré les artifices de la vitesse, l’écriture publicitaire — à quoi on pourrait agglomérer quelques linéaires de littérature branchée contemporaine — compte parmi les plus boursouflées. Les pubards sont-ils des gras-du-bide qui s’ignorent ?

Depuis le XVIIe siècle, [l’écriture maigre] permet de conserver en lisibilité courante les œuvres éminentes comme celles de La Fontaine, Molière ou La Bruyère, Voltaire ou Diderot, Stendhal, Flaubert, Jules Renard ou Albert Londres. Avec l’invasion de la publicité, qui utilise des parcours précieux, elle trouve un discret regain de cote, à la façon du pain gris cuit au bois ou des crêpes au sucre chez les gourmets pauvres.

(J. Guenot, in J’Écris no 85, éd. Guenot, mars 2008)

À méditer léger.

Éditions Guenot, BP 101, 92216 St-Cloud Cedex | voir aussi 150 questions sur l’édition

édition

« Survivre avec les loups », fiction à retardement

05.03.08      Si la fiction est bien l’art du mentir vrai, la fable de Misha Defonseca, Survivre avec les loups, a parfaitement rempli son office. Le récit n’est pas authentique, son statut d’« autobiographie » vole en éclats, l’identité même de l’auteur a été frelatée. C’est donc une fiction totale, une mystification achevée, qui devrait justifier une hausse des droits d’auteur(1). Le best-seller a été traduit en dix-huit langues, vendu à des millions d’exemplaires et d’ici quelques semaines, son adaptation cinématographique totalisera probablement une audience à 6 chiffres au box-office hexagonal. Seulement voilà, l’auteur a menti à son éditeur et à ses cessionnaires. Misha Defonseca a fraudé la réalité, a monnayé pour vrai un témoignage qui, circonstance aggravante, se promène sur la gouache brûlante de la déportation et de l’Holocauste. Dans le Figaro, l’éditeur Bernard Fixot est tout contrit et « présente ses excuses » aux lecteurs. Remboursez ! La vraisemblance, la cruelle ressemblance du récit avec des événements réels était un mirage. À une autre époque les services juridiques étaient payés pour donner la garantie inverse : toute ressemblance avec des faits ou personnages réels serait purement accidentelle. On se protégeait du délit de vérité. La mutation, c’est qu’on ne défend plus des auteurs, on vend des témoins. Vous ne payez plus votre exemplaire ou votre place de cinéma pour vibrer ou traverser des émotions nouvelles, vous payez en somme pour savoir la vérité.

(1) Au lieu de quoi, lit-on dans la dépêche de l’Associated Press : « Misha Defonseca assure que la seule à avoir profité du succès de son livre est son éditrice américaine Jane Daniel, qui l’a selon elle convaincue de publier son histoire. La question du partage des droits a donné lieu à un procès, et un tribunal de Boston a condamné en 2005 Jane Daniel à verser 22,5 millions de dollars (15 millions d’euros) à Misha Defonseca et Vera Lee, qui a mis en forme et rédigé le livre. Selon les avocats de Misha Defonseca, Jane Daniel n’a toujours pas versé l’argent. » [C’est moi qui souligne.]

Le témoignage est un produit où coïncident de façon quasi surnaturelle les tambours du spectacle et le mythe de la vérité. Là réside d’ailleurs la puissance invitante du roman historique. Une double ration de vérité, la vérité contractuelle et la vérité notariée. Ou si l’on veut, celle de l’Église et celle de l’État. Cela recoupe également une idéologie dominante autour du roman. Un écrivain doit avoir quelque chose à dire. Il ne suffit pas qu’il ait quelque chose à écrire. On s’affranchit même très volontiers du fait qu’il ait quelque chose à écrire du moment qu’il a quelque chose à dire. Misha Defonseca et son coauteur avaient sans doute quelque chose à écrire, mais elles n’auraient probablement pas réussi leur coup si elles n’avaient pas porté cette écriture dans le registre du dire. Un écrivain qui ne témoigne pas ne vaut pas tripette.

Allez savoir ! Peut-être que parmi les brailleurs contemporains, qui se font une religion de désosser leurs tripailles et leurs traumas sous les projecteurs de Paris, se cachent quelques usurpateurs de littérature témoignante. Des stylistes contrariés.

http://www.lefigaro.fr/livres/2008/(...) | voir aussi (a contrario) FAQ Édition : « Roman et réalité »

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