











Les camions venaient de repartir en quête de ballast, et les ingénieurs travaillaient dans leurs chambres, tandis que les agents d’exécution commençaient à limer les bouts des rails qui n’étaient pas coupés d’équerre ; l’atmosphère résonnait du grincement mélodieux des limes neuves.
(Boris Vian, L’Automne à Pékin, éd. de Minuit)
L’imprimeur Henry Spencer (interprété par Jack Nance) coule des jours pathétiques dans une ZI grisâtre et mortifère. Ce doux attardé a eu le malheur d’engrosser Mary (Charlotte Stewart), sinistre et diaphane sainte nitouche enkystée dans une famille tordue où l’on croise tour à tour : une grand-mère fossile tirant encore sur sa gitane, un père stupide et torpide regrettant ses vertes prairies, une mère oppressante et plus impulsive que ne l’exigerait le code de bienséance, sans oublier la superbe portée de chiots grouillant dans la pénombre.
Sommé par la mère de Mary d’assumer son rôle de chef de famille, Henry rapatrie chez lui femme et ...enfant, une lourde incertitude anthropologique pesant sur ce dernier. La physionomie faciale de la créature connote vaguement celle d’un lapin écorché ou d’un poisson martien, sa chair est criblée de glandes suppurantes et son corps restera ligoté dans ses langes jusqu’au dénouement « clinique » du film.
Ainsi ramassé, le pitch d’Eraserhead agit comme un repoussoir, tout juste bon à attirer les affamés du gore — qui seront déçus ! — et les nostalgiques de Buñuel années trente.
Filmé en noir et blanc, de nuit, à Los Angeles — mais c’est à Philadelphie que David Lynch se réfère —, le premier long métrage du futur réalisateur de Blue Velvet et d’Elephant Man aura demandé près de cinq ans de tournage. Non qu’il fût conçu et formalisé dès l’origine comme une œuvre au long cours, le film a muté, se faisant, de petit chantier expérimental à challenge artistique majeur. La preuve que Lynch, qui était encore au début des années soixante-dix une fringante graine de bobo sortie des beaux-arts, avait dans le sang l’acharnement perfectionniste qui caractérise tout son cinéma.
Génétiquement, Eraserhead hérite en partie d’un projet avorté intitulé Gardenback. Juste après avoir réalisé The Grandmother (film d’une trentaine de minutes), le jeune artiste bénéficie d’une aide financière de l’AFI (American Film Institute) qui veut bien banquer pour un nouveau court-métrage du prodige en herbe.
L’auteur esquisse son scénario à partir d’une vision-éclair qui s’apparente, par son minimalisme, à un simple rêve : dans un bidonville, une tête d’homme atterrit aux pieds d’un gamin. Il la ramasse et l’apporte dans une usine où, apparemment, on fabrique des crayons (notamment leur embout en gomme) avec cette matière première.
Les psys agnostiques voudront sans doute interpréter ceci comme cela, les Raëliens autrement, l’église de subconscientologie d’une troisième façon. À l’usage des plus tourmentés, il existe aussi à toutes fins utiles de doctes manuels de décryptage lynchien, distribués sur le Net à la sortie des confessionnaux. Mais, tout bien considéré, le cinéaste ne fait que du cinéma : il enregistre, recoupe, relie, des images et des sons pour provoquer des émotions. Et il le fait satanément bien.
C’est ainsi qu’Eraserhead va se bâtir dans la liberté survoltée d’une aventure de laboratoire : équipe réduite au minimum, contraintes matérielles poussant à réinventer sans cesse la toile et le pinceau, bouts de ficelles, récritures, nouvelles idées qui n’en finissent pas de supplanter l’architecture originelle... tant et si bien que le court métrage s’étend au-delà du format canonique et que l’AFI retire ses subsides au réalisateur(1). Il va donc continuer sans filet — profitant d’une généreuse réserve de pellicule.
David Lynch est bien sûr traversé et alimenté par diverses influences picturales, où les exégètes reconnaîtront sans mal l’expressionnisme allemand, le Fritz Lang de Metropolis, Tod Browning (Freaks), l’atmosphère toxique et confinée de Polanski (Cul-de-sac, Pulsions), les saveurs burlesques du cinéma fantastique de Dracula à Frankeinstein. Personnellement, j’ajouterais Chaplin et Keaton, sans pouvoir m’en expliquer tout à fait.
Cependant, aucun de ces héritages ne rend compte de la griffe Lynch, sa verve si fantasmagorique, si sensationnelle. Ennemi de la démonstration par la narration, il déploie l’étrange en toutes directions avec un art maniaque de la surenchère : de la coiffure légendaire de Jack Nance(2) aux menstruations des poulets cuits en passant par les plantes sans pot ou la chanteuse de music-hall coincée dans un radiateur... Les objets, les paysages, les situations, les comportements, sont comme aspirés par cette force sombre de l’absurde que le cinéaste distillera dans toutes ses œuvres, comme s’il avait décidé, dès Eraserhead, de devenir le plasticien du cauchemar sur grand écran.
Ainsi, David Lynch a forgé très tôt un postulat sensoriel qui s’exprime partout dans Eraserhead : pour traduire complètement l’émotion onirique, il faut laisser ses composants respirer à vif, les prémunir contre un récit qui tenterait de les justifier. La plupart des films fantastiques introduisent l’extraordinaire comme une « distorsion du réel ». En un sens, ils s’appuient sur le possible ou sur le raisonnable pour le faire dégénérer. Eraserhead ne distord pas le réel, il puise directement son matériau dans l’irréel et en fait une projection brute. Du moins nous donne-t-il cette illusion.
Néanmoins, ce n’est pas du cinéma automatique comme il a pu exister une écriture automatique, à des fins de psychanalyse. Ce qui est frappant chez Lynch, c’est que son univers impossible est un univers construit, méticuleusement contrôlé, paradoxalement homogène. On peut en rechercher le fil rouge, les constantes, les « topics » — germination, racines, ovulation, état larvaire, mutation, effacement, électromagnétisme —, on peut observer l’unité substantielle du film et de ceux qui suivront, et pourtant il est vain, et même contre-productif, de courir après l’élucidation de quoi que ce soit.
Eraserhead est plus qu’un film étrange ou décalé. Il écrit directement sur vos récepteurs sensoriels sans passer par la case explication. Ne serait-ce qu’en fermant les yeux et en écoutant la bande-son — un bijou incomparable, entièrement retravaillé en 1994 —, le spectateur se sent pénétrer dans l’imaginaire d’un autre, tortueux, granuleux, nauséeux. Et, s’il est improbable que nous partagions avec Lynch aucune de ses visions déroutantes, nous nous surprenons à sentir quand même une terra cognita. Serait-ce la musique, la forme, la temporalité vaporeuse de nos propres rêves ?...
S’il y a du génie dans Eraserhead, c’est en cela qu’il réside.
(1) Le budget final du film est estimé à 20 000 $. (2) Barton Fink rendra un hommage explicite à cette flamboyante coupe de cheveux.