Sommaire cast
  • Brazil
    1985, Grande-Bretagne, 131/142/94 mn


  • Terry Gilliam
    Réalisateur, scénariste

  • Tom Stoppard
    Scénariste

  • Charles Mc Keown
    Scénariste

  • Julian Doyle
    Montage

  • Arnon Milchan
    Producteur

  • Patrick Cassavetti
    Coproducteur

  • Roger Pratt
    Photo

  • Norman Garwood
    Décors

  • Michael Kamen
    Musique


  • Jonathan Pryce
    Sam Lowry

  • Kim Greist
    Jill Layton

  • Robert De Niro
    Harry Tuttle

  • Katherine Helmond
    Ida Lowry

  • Michael Palin
    Jack Lint


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Pour les uns il ne peut s’agir que d’un passage dérobé prenant naissance dans un des tunnels et menant comme dit le poète aux asiles de la nature. Les autres rêvent d’une trappe dissimulée au centre du plafond donnant accès à une cheminée au bout de laquelle brilleraient encore le soleil et les autres étoiles. (Samuel Beckett, Le Dépeupleur, éd. de Minuit)

Sam Lowry, le « héros » (Jonathan Pryce), est au service d’une administration dominée par la paperasse et l’automatisation. Loin du prototype dissident campé par le « N°6 » dans Le Prisonnier (Patrick Mc Goohan), lui s’intègre dans sa société. Un monde mécaniste, obsédé par le renseignement, la numérisation et le formatage de l’individu. Sam ne s’y oppose pas réellement — pourquoi le ferait-il ? — mais son imaginaire est peuplé de fantasmes déviants où règnent l’oxygène, le soleil, l’évasion, l’héroïsme et, bien sûr, l’amour. Toutes choses inaccessibles au peigne-cul ordinaire.

Précipice kafkaïen

La réalité brossée par Terry Gilliam est littéralement infernale, pavée de formulaires administratifs, saturée de propagande publicitaire, asphyxiée de tuyauteries, de caméras et, surtout, autorégulée par le duel sans fin que se livrent l’administration et ses parasites : les terroristes. Si Sam pénètre dans le réseau des récalcitrants, c’est un peu par accident, mû qu’il est par son désir de retrouver la fille de ses rêves : Jill Layton (Kim Greist).

L’exposition du film nous fait donc déambuler dans un cosmos disjoncté. Des plans ahurissants, et beaucoup de gags visuels que Tex Avery n’aurait pas désavoués, se concentrent sur le concept d’hygiène technologique (la domotique, la bureautique, la chirurgie esthétique, la restauration à la demande, etc.), chaque système volant en éclats selon la même fatalité.

Brazil est une immense confrontation de l’organique au machinique : la mouche dans l’engrenage informatique, les cicatrices suintantes du lifting high-tech, la merde dans le « scaphandre » des techniciens, les steaks verdâtres dans les assiettes... Gilliam crée ainsi un suffocant malaise sensoriel : dans ce circuit fermé, le corps biologique ne triomphe pas du corps technologique.

Moins futuriste qu’intemporel

L’injection permanente d’éléments anachroniques dans ce paysage (des ordinateurs à clavier dactylographique, la communication par pneumatiques, Casablanca diffusé sur les écrans en noir et blanc) témoigne chez Gilliam d’une vraie jubilation à métisser les codes graphiques du cinéma futuriste. Ainsi, au lieu de marteler un jeu d’hypothèses strictement prospectif, Brazil invente ici, dans toute sa démence, le kitsch cybernétique. Un bazar intemporel qui marque ses distances avec l’œuvre d’Orwell dont il s’inspire.

Outre Jill Layton, seul personnage du film qui exprime un tempérament d’insurrection « naturel », il y a un hors-la-loi, un vrai, Harry Tuttle, interprété par Robert de Niro. Mais, décidément pessimiste, Gilliam lui réserve une fin qui ne laissera pas de vous hanter : l’engloutissement par un cyclone de cellulose. Métaphore facile, diront les intellectuels... Encore fallait-il l’inventer et la filmer aussi puissamment, tout comme le monstre de brique surgissant du bitume — est-ce le fantôme de Ben, un des quatre Fantastiques de Marvel ? — et bien d’autres fantaisies auxquelles le réalisateur apporte sa signature mordante.

Au fond, c’est peut-être là que tout se joue. On n’aime Brazil que si l’on aime le fantastique comme un trauma poétique qui se suffit à lui-même. En la matière, le cursus de Gilliam est chargé. L’Américain a creusé son sillon parmi la troupe comique la plus cinglée des années 70, les « so british » Monty Python. C’est en effet aux côtés de John Cleese, Graham Chapman, Terry Jones, Eric Idle et Michael Palin (jouant le rôle du tortionnaire dans Brazil) que Terry Gilliam a forgé son imagerie et ses références satirico-surréalistes (cf. The Monty Python’s flying circus, diffusé dès 1969 sur la BBC, puis les différents films de l’équipe, dont certains sont réalisés par Gilliam).

Ces pisse-froid d’Hollywood !

Quinze ans après le cirque volant, le cinéaste a toujours le grain de folie qui irradie Brazil. Il persuade le producteur Arnon Michlan d’investir sur ce projet fort coûteux et rédige le scénario, indéfiniment remanié, avec Tom Stoppard. Le tournage sera tout aussi chaotique, et la coproduction des studios Universal pleine d’embrouilles. Final trop glauque, décrète le big boss Sidney Sheinberg, qui use du fatidique « final cut » pour expurger la version d’origine.

Terry Gilliam ne cède pas et dégaine sa version en avant-première pour les journalistes, cependant que la sortie européenne, non sabotée, bat son plein. Le Brazil « happy end » de 94 minutes sera ensuite supplanté par la mouture alternative de 132 minutes refondue par l’auteur — l’originelle durant 142 minutes. Au total, il existe donc trois versions du film.

Le succès public, même s’il fut quelque peu différé outre-Atlantique du fait de l’imbroglio chez Universal qui rechignera à le distribuer, n’a cessé de se confirmer depuis 1985. Cette année-là, la L.A. Film Critics Association décerne à Brazil une flopée de prix, dont celui de meilleur film, tandis que l’Academy Awards lui concède cinq nominations.

Alors, suranné ?

On susurre que, vingt ans plus tard, les jeunes cinéphiles ne regardent plus les aventures tragiques de Sam Lowry et de sa belle pétroleuse avec le même enchantement. Déclarée « culte » par la génération précédente — à ses risques et périls ! — l’œuvre indocile de Terry Gilliam se serait ringardisée avec le temps, perçue désormais comme une charge triviale contre la bureaucratie qui nous oppresse, tout juste de quoi faire bâiller les mordus de Lynch, Tarantino et Fincher.

Brazil est ennuyeux, explique-t-on, parce que la réalité l’a rattrapé. Voilà en effet une tare accablante ! Je suppose que le même handicap frappe, aussi irrévocablement, Metropolis, Les Temps modernes, 1984 (le livre) ou 2001, L’Odyssée de l’espace. (Et tous de me répondre : on ne te le fait pas dire !)

Pour ma part, j’éviterai de demander des comptes politiques ou science-fictifs à un film tout simplement brillant, débordant d’invention, pétillant d’humour noir et follement onirique. Au lieu de le regarder comme un réquisitoire, on peut le vivre, aujourd’hui encore, comme une virée dantesque au pays des toasteurs détraqués et des dragons luminescents. C’est en tout cas ce que je vous recommande.

BlogNot! est une émission produite par Marc Autret depuis 2004, à consommer de préférence en cuves acclimatées aux spécifications XHTML et CSS.
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